Ces propos sont une retranscription du procès fictif « hors-site à la barre » organisé par NOBATEK, Hors Site Conseil et Ressorts le 4 juin 2026.
Procès n°2 : Renée Florect-Scheide - Floret-Scheide Architecture

Portrait Renée Floret Scheide – Dessiné par © Nina Garcia
Accusé : Renée Floret-Scheide, Floret-Scheide Architecture
Témoin : Sébastien Delpont, Ressorts
Projet : Résidence Moulin du Bois, Nantes (44), 46 logements sociaux, concours ENERGIESPRONG MASH4
Chef d’inculpation : Complicité d’utopie collaborative, prétendre qu’un projet hors-site se gagne ensemble dans un secteur segmenté
La défense
« Je suis architecte-ingénieure de formation, diplômée de l’Université technique de Vienne.
J’ai été formée dans un environnement fortement influencé par le Bauhaus, où le hors-site faisait déjà partie de l’idéologie de la construction. On se posait la question d’amener les bâtiments vers une industrialisation. Parmi mes professeurs, il y avait des architectes du Vorarlberg, ceux là mêmes qui ont réinventé la tradition architecturale, avec la construction bois et la performance énergétique. Depuis le début, je suis dans cette idée de construire d’une façon, je ne dirais pas pragmatique, mais raisonnée.
Dans mes premières expériences en tant qu’architecte en France, j’ai découvert beaucoup de choses sur la culture chantier. Notamment que si l’architecte a un rôle à jouer, suite aux appels d’offres, une entreprise peut quand même tout changer. Cela m’a un peu choquée mais cela a également forgé ma conviction de former les maîtres d’ouvrage, leur expliquer comment faire autrement pour leur bien-être, celui des architectes et des entreprises. Tout au long de ma carrière, j’ai toujours essayé de trouver un moyen de travailler avec mes partenaires. Le hors-site est devenu une façon, à la fois de faire un partenariat, et de réaliser l’architecture que j’ai envie de faire.
C’est important, je ne construis pas pour moi, je construis pour les autres.
Le projet : Résidence Moulin du Bois, Nantes (44)
Le projet que je présente est la rénovation énergétique d’un ensemble de logements sociaux dans le cadre du programme MASH4 / Énergiesprong. Construit en 1968, en préfabrication béton et avec une très jolie façade en mosaïque (que malheureusement on ne verra plus après) retravaillée dans les années 90. Dès le départ, le choix du hors-site et du bois s’est imposé comme une évidence. Le projet a été conçu au sein d’un groupement réunissant une entreprise générale, un constructeur bois, un bureau d’études, une structure sur la performance énergétique et une de maintenance. Encore une fois, l’architecte seul, ne peut pas fonctionner. Certains disent qu’avec l’industrialisation, on perd la main sur l’architecture. Mais ici le hors-site était une commande et on s’adapte. »
« C’est l’architecte ou l’architecture qui doit rendre l’esthétique à la technique. Et ça, il ne faut pas que l’on oublie. »
J’essaie, je n’ai pas toujours réussi mais j’essaie. N’oublions pas aujourd’hui que tout ce qu’on fait doit fonctionner et apporter du confort pour les années 2030, 2050, 2060. L’objectif commun consiste à améliorer durablement le bâtiment tout en limitant les nuisances pour les habitants. Les façades préfabriquées, intégrant isolation et menuiseries, ont été posées en site occupé en quelques heures seulement. Mais au-delà de la performance énergétique, ce qui m’intéressait était aussi la transformation du cadre de vie : agrandir les balcons, apporter une nouvelle matérialité avec le bois, améliorer le confort d’été comme d’hiver et donner aux habitants le sentiment d’habiter un lieu renouvelé.
« La meilleure réaction qu’on a eue : ‘On a l’impression d’avoir déménagé et d’aller habiter ailleurs.’ C’est formidable. »
Le hors-site a la capacité d’associer qualité architecturale, maîtrise technique et amélioration concrète des usages qui continue de me convaincre aujourd’hui. Pour moi, le hors-site, c’est vraiment un outil qui me permet de bien maîtriser aussi bien la conception, que la gestion des déchets. On maîtrise la conception parce que je règle tout à ce moment-là. Et quand la conception est terminée, on monte et c’est réglé. C’est cet ensemble là, qui me permet de faire de l’architecture telle que je l’imagine, et de façon collaborative avec les entreprises et tous les partenaires.
L'interrogatoire du procureur
On voit que vous aimez beaucoup le bois. Mais le bois c’est risqué pour le feu. Le bois, c’est une technique compliquée. Comment arrivez-vous à défendre ce positionnement vis-à-vis d’un bâtiment de logements collectifs en R+3 ?
Bien employé, le bois est parfaitement résistant au feu. Premièrement, par sa masse et techniquement, on fait en sorte que le feu ne se propage pas. C’est l’une de ces fameuses façades ventilées qui ont donné beaucoup de discussions et qui ont créé beaucoup de peur dans le bâtiment. Mais on crée un vide d’air entre le bardage et l’isolation, on installe des déflecteurs à chaque niveau, donc des coupes-feu / arrêts de feu. La problématique est que le feu se propage d’une ouverture à l’autre par niveau, donc il dépasse quand même de plus de 20 cm, 25 cm selon les compositions. Ça c’est pour la partie réglementaire et technique.
Ensuite, les lames de bois, même l’ossature, ont une dimension qui ne s’enflamme pas si facilement que ça. Le bois, il se consume avant de brûler. Ainsi, le démarrage du feu prend beaucoup plus de temps avec le bois, par rapport à l’acier par exemple, qui fond, et là toute la structure s’effondre.

Alvaro Cabezali Mera (procureur) et Magali Houllier (présidente)
Appel à un témoin : Sébastien Delpont - Energiesprong
Au niveau des financements, vous avez parlé d’un dispositif qui s’appelle Énergiesprong. Vous pouvez nous expliquer ? Vous pouvez appeler un témoin.
« Je vais appeler Sébastien Delpont d’Énergiesprong qui va vous expliquer. »

Sébastien Delpont – Energie Sprong
Énergie Sprong, c’est un mouvement de coopération open source qui n’est pas que franco-français, parce que rénover quatre murs et un toit, c’est une problématique qui se pose dans beaucoup de pays européens.
La question posée est : comment va-t-on faire un grand saut énergétique ? Pour les familiers du hollandais «Sprong», veut dire saut énergétique, ce sont donc des sauts de géants qu’on doit faire en termes de performance énergétique.
On a vraiment besoin d’organiser ce changement d’échelle. C’est un mouvement qui vise à bâtir des coopérations transfrontières pour arriver à faciliter ces coopérations massives.
J’ai deux mots à partager au jury. Le premier, c’est colère et le deuxième, c’est mandat.
Colère
Pourquoi colère ? On parlait de saut, mais on a aujourd’hui un problème de précarité énergétique qui est majeur, qui crée une vraie colère des citoyens et des citoyennes face à leurs factures énergétiques. Au rythme où l’on va, on va mettre 110 ou 120 ans à régler le problème. Est-ce que les citoyens vont être suffisamment patients pour attendre des décennies que l’on règle le problème de leurs fins de mois ? Pas sûr.
« Donc, soit on trouve miraculeusement six fois plus de compagnons à mettre sur le chantier, soit on teste des solutions qui vont six fois plus vite à installer : la vérité est peut être au milieu. »
Si on trouve un peu plus de compagnons, on sera ravis de les accueillir, évidemment ! Il n’y a pas que les compagnons d’ailleurs, il y a plein de métiers qui vont avoir besoin de se renforcer. Mais le vrai sujet, c’est qu’on a besoin de solutions qui vont plus vite. Si à isocoût, je gère les problématiques énergétiques de deux fois plus de citoyens chaque année, est-ce que ce n’est pas déjà une belle solution ? Le logement est un besoin primaire. Il faut donc traiter les problèmes de fond pour toujours.
Dans le projet présenté par Renée, les problèmes énergétiques sont traités pour toujours. « Ils sont en classe A, ils sont sortis pour toujours de la précarité énergétique. Ils sont au-delà de l’objectif qu’a pris la France pour 2050. Eux, on n’y reviendra pas. ». Les gens sont heureux, ils ont de quoi l’être et ils le seront encore plus en regardant leurs factures dans un an.

Renée Floret Scheide (gauche) et Sébastien Delpont (droite) à la barre – Dessiné par © Nina Garcia
Mandat
Second mot : Mandat
L’autre intérêt du hors-site réside dans sa capacité à rendre les résultats des décisions publiques plus rapidement visibles. Les projets se réalisent dans des délais plus courts et les habitants bénéficient plus vite des améliorations apportées à leur cadre de vie. On a entendu que des projets Energie Sprong étaient 7 à 8% plus chers pour 18 mois de travaux, versus 36 mois en méthode traditionnelle. Les gains de confort et les économies d’énergie peuvent être perceptibles bien avant la fin d’un mandat, ce qui donne davantage de visibilité à l’action engagée. Il faut considérer le surcoût à la hauteur de cela.
« Mais le vrai coupable qui n’est pas dans cette salle, c’est Claude François. ‘Comme d’habitude, comme d’habitude.’ Mais nos habitudes nous amènent à plus quatre degrés. »
Il faut qu’on sorte de ces réflexions de « comme d’habitude », parce que nos habitudes ne nous mènent nulle part.
Le procureur rappelle le chef d’inculpation : Créer une utopie de collaborations avec des personnes.
« Comment avez-vous réussi cette collaboration utopique ? Qui vous l’a vendue ? Comment avez-vous fait ? Expliquez-nous. »
À la question « Qui m’a vendu ça ? », je ne peux pas répondre parce que personne ne m’a vendu quoi que ce soit !
C’est une question intéressante. Dans ce cas précis, le groupement s’est fait très naturellement, il se trouve qu’on se connaissait déjà, c’était donc un avantage. On avait surtout les mêmes objectifs et le même état d’esprit. Et je pense que c’est essentiel dans un partenariat : se mettre autour d’une table, échanger.
C’est précisément ce que nous avons fait. On a analysé le programme de candidature. Chacun a dit « je vois ça là-dedans », « moi je vois ceci », etc. En analysant les réponses des uns et des autres, on a perçu que nous souhaitions la même chose avec les moyens de chacun. On va travaillé main dans la main pour notre client, parce que sans les clients, on n’a pas le financement. On essaie de lui donner le résultat que nous imaginons et qui va lui servir à satisfaire les besoins de ses locataires, rendre leur vie plus agréable, et afin qu’ils soient tranquilles pour les trente ans à venir.
Cet objectif commun a bien fonctionné. Comme je le disais précédemment, arriver sur un chantier où tout le monde est en contradiction, ça ne fonctionne pas, c’est épuisant. On perd du temps, de l’énergie et de l’argent. Ici, nous étions en conception-réalisation. C’est une façon de travailler qui a ses pour et ses contre, mais quand ça fonctionne bien, ça fonctionne bien.

Renée Floret Scheide – Renée Scheide Architecture
Les membres de la cour

Présidente de la Cour
Magali HOULLIER
Dirige l’audience, donne la parole aux parties et veille au respect du temps de parole. C’est elle qui, en fin de séance, appellera le jury à rendre son verdict.

Le Procureur
Alvaro CABEZALI MERA
Il porte les chefs d’accusation et souligne les points de friction des projets. Son rôle est d’interroger les accusés pour s’assurer que leurs preuves sont solides.
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